Je pourrais faire comme si de rien était, et poursuivre avec une mauvaise foi retorse la narration de mes fabuleuses aventures.
Seulement voilà, ma malhonnêteté a ses limites, et mon éducation judéo-chrétienne me contraint à une certaine rigueur morale.
Surtout quand je relis ce que j’écrivais dans mon dernier blog, daté du 12 janvier 2009 (!) : «... C’est pourquoi je prends la décision de délaisser ce blog, au moins jusqu’en février.» (sic)
Sept mois plus tard donc…
Pourquoi ce silence ? Plusieurs raisons: d’abord j’ai été très occupé par divers chantiers (j’y reviendrai) et le temps m’a manqué. Ou plutôt, j’ai choisi de me concentrer sur l’essentiel, d’optimiser ma gestion du temps, et ce blog m’a soudain paru moins primordial.
Et puis surtout: vous aurez remarqué que son adresse a changé. Le site qui l’héberge est lui aussi à une adresse différente : atelierdecale.net (au lieu de com).
J’ai en effet dû me résoudre à construire ce nouveau site, suite à un clash violent avec mon précédent web master en avril dernier.
Là est le sujet dont je voudrais parler aujourd’hui, puisque j’ai tiré de cette douloureuse expérience de précieux enseignements.
Mon premier site, je l’ai créé en étroite collaboration avec un ami canadien habitant Fukuoka. C’était en 2003. A l’époque nous étions proches, je tentais tant bien que mal de m’imposer sur le marché de l’illustration, lui rêvait de devenir web designer. Or il avait besoin de s’exercer sur un projet original et stimulant, et j’avais besoin de créer un site pour lancer véritablement ma carrière de dessinateur en optimisant ma visibilité. Nous étions faits pour nous entendre. 
L’Atelier Décalé est né comme ça.
A l’époque, j’étais encore moins riche qu’aujourd’hui, et lui moins vénal et plus humble. Nous avons alors convenu d’un prix, modique, pour qu’il construise puis supervise le site, selon mes directives artistiques, mais en toute liberté quant aux options techniques choisies.
Le chantier a pris quelques mois, mais le résultat fut à la hauteur de mes espérances. J’ai ainsi pu profiter d’un site en trois langues très complet, qui de toute évidence aida à mon identification auprès des décideurs.
Tout s’est bien passé les deux, trois premières années. Puis, à mesure que ma production augmentait, que mes désirs se précisaient, il devint plus gourmand. Conscient qu’il passait du temps sur ce site, j’acceptai ses exigences, ses devis toujours plus chers, ses délais toujours plus longs.
Notre complicité faiblit à mesure que nous devenions scrupuleux, et les enjeux plus importants, bref à mesure que nous nous professionnalisions. Lui, entre-temps, s’était investi dans d’autres projets, et décida de ne plus donner la priorité à mon site.
Où la situation devient instructive, c’est que, paradoxalement, le fait que nous avions pris l’habitude de nous voir avec nos familles respectives dans un cadre plus personnel aggrava les tensions.
Une complicité qui se noue dans un cadre professionnel est libérée de tout affect. Je veux dire que les bases de cette relation sont construites autour des capacités de chacun dans un contexte donné. La personnalité s’efface au profit d’un rôle. Or, tant que la compétence n’est pas prise en défaut, tant que des considérations extra-professionnelles n’interfèrent pas, les sautes d’humeur ou les inclinations personnelles ne remettent pas en cause cette union imposée.
Et si un lien amical finit par se nouer, c’est que les protagonistes se sont trouvés, à un moment, dans une situation inhabituelle, découvrant un nouveau visage. Mais il est rare, je crois, qu’un collègue de travail se transforme en ami véritable.
Dans le cas contraire, quand on commence à travailler avec un ami de longue date, la relation pourtant rodée, établie, sincère, se trouve affectée soudain par des considérations imprévues, matérielles le plus souvent.
Or, si l’amitié initiale permet d’abord de niveler les différends, quand ils se multiplient, elle devient vite un facteur aggravant, puisque, de mon point de vue, on pardonne moins à un ami de nous décevoir, on attend de lui bien plus que d’un simple collègue. En clair, un désaccord durable peut vite se muer en rupture profonde.
C’est je crois ce qui s’est passé avec mon web master.
D’ailleurs sa première réaction, folle, démesurée, a été de déconnecter mon site (!), qui resta inaccessible pendant un mois. Un comportement totalement illégal qu’il ne se serait jamais permis dans un cadre professionnel ordinaire.
Après avoir tenté de le raisonner (en vain), puis bataillé auprès de mon hébergeur américain pour obtenir le changement de certains mots de passe, j’ai pu rétablir la situation. Définitivement semble-t-il. Mais j’avais entre-temps décidé de couper les ponts et tout changer (un réflexe de scorpion, ça). C’est pourquoi j’ai demandé à une agence à Fukuoka ( je les connaissais pas avant, je n’y ai pas d’amis, non non... ) de me construire un tout nouveau site, plus simple, plus léger, à une nouvelle adresse (ça aussi, symboliquement, pour moi c’était important).
Je reviendrai sur ma nouvelle «maison» dans un prochain blog.

Toute cette mésaventure est loin derrière maintenant, mais j’y aurai laissé des plumes.
Au moins m’a-t-elle convaincu de ne plus jamais me lancer dans un projet de longue haleine avec un ami, surtout si les enjeux sont financiers.
Au plus fort de ses ennuis fiscaux, on demanda à Françoise Sagan pourquoi elle ne demandait pas à ses illustres et richissimes amis de l’aider. Elle répondit : «Les amis, ce n’est pas fait pour prêter de l’argent, il y a les banques pour ça».
A priori je suis d’accord avec ce postulat, même si, dans son cas, ça s’est plutôt mal terminé.

On apprend dans l’adversité, dit-on.
De ce point de vue, j’ai eu un printemps des plus instructifs.

Bonne semaine et à lundi.

Vincent Lefrançois